Le retour des soldats français dans les tranchées en Roumanie. “L’eau est une nuisance, mais ce n’est pas le pire”


Les exercices de tranchées ont réapparu sur la base militaire de l’OTAN en Roumanie. Les militaires français et leurs alliés repensent cette méthode de combat qui change la face de la guerre moderne, avec en toile de fond le conflit russo-ukrainien, écrit Slate.fr.

D’un pas chancelant, le caporal-major Florent avance derrière son escadre franco-macédonienne entre les parois étroites du fossé. De la boue visqueuse colle à ses bottes. “Il est important de ne pas déraper”, explique ce sous-officier de 31 ans, en poste depuis près de quatre mois au camp militaire de l’OTAN à Cinco, en Roumanie.

Une chaussure boueuse peine à émerger du sol spongieux. “L’eau est une nuisance, mais ce n’est pas la pire. Par contre, lorsqu’elle se mélange à la terre, elle devient très collante”, explique le militaire français. La boue ajoute du poids, vous rendant glissant et instable. Vous pouvez rater le tir. Et peu importe combien vous vous entraînez, c’est une question de hasard. Si vous glissez, vous glissez.

Ce militaire du 13e régiment de marche tchadien, basé à Meyenheim (Haut-Rhin), entre Colmar et Mulhouse, n’aurait jamais pensé entrer dans les entrailles d’une tranchée, comme ses ancêtres. Les militaires français n’ont pas pensé à emprunter ces voies”, dit-il. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, on se rend compte que ce que l’on pensait dépassé ne l’est pas du tout. Il faut être honnête, c’est sans précédent pour beaucoup d’entre eux. nous ici.

La boue, un paramètre stratégique indestructible en Europe de l’Est

Les membres de l’Otan, menés par la France, la Belgique et le Luxembourg dans la mission Eagle, ont mis le pied en Transylvanie, au cœur des Carpates, le 28 février 2022, quatre jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Deux ans plus tard, le caporal Florent et une vingtaine d’autres militaires de diverses nationalités suivent un entraînement dans les tranchées au milieu de la « neige fondante », un phénomène saisonnier lors des pluies d’automne et des dégels printaniers, lorsque le terrain plat de l’Europe de l’Est se transforme en une mer de boue.

De nombreuses armées, comme celle du Premier Empire de Napoléon Ier lors de la retraite de Russie en 1812 ou les forces nazies lors de l’opération Barbarossa envahissant l’URSS en 1941, en route vers ou depuis Moscou, s’y sont retrouvées mêlées. Rasputita (comme les Russes et les Ukrainiens appellent ce phénomène) a, à son tour, considérablement ralenti l’armée russe lors de son invasion de l’Ukraine en février 2022.

C’est un tout autre type de combat que les formations auxquelles nous sommes habitués », reconnaît le caporal-major Florent, originaire de Gironde. On se rend compte qu’avec le froid et l’eau, on a des tranchées inondées à hauteur d’homme. forcément préparé à cela : si on va y passer une semaine ou même un mois, les conditions sont très difficiles.

Le drone, un nouveau défi dans les tranchées

Durant la première semaine de janvier, plus de 200 militaires ont inspecté le réseau de tranchées de Cinco sous l’œil expert du major Godefroy Thouvenin, chargé de concevoir et d’organiser l’exercice. Depuis plusieurs mois, cette technique de combat revient actuellement dans l’entraînement militaire de l’Otan.

Le commandant a d’abord voulu “montrer (à ses jeunes soldats) à quoi ressemble une guerre de tranchées à la manière de la Première Guerre mondiale”, avant de s’adapter à la réalité des tranchées ukrainiennes d’aujourd’hui en y ajoutant un aspect drone. L’armée doit composer avec cette nouvelle arme qui bouleverse les lois des tranchées.

“Nous utilisons le drone pour connaître la position de l’ennemi. Si nous avons des informations, nous pouvons déjà commencer à neutraliser l’ennemi avant même que les tranchées ne soient occupées. Il peut également être utilisé pour une attaque, en lançant des grenades ou comme kamikaze explosif. dispositif”, explique le commandant Thouvenin. Avant de relativiser : “Ça ne marche pas toujours bien car tout le monde se protège de la menace des drones avec des filets et autres armes comme les Nerods (pistolets brouilleurs d’ondes) qui neutralisent la communication entre le drone et la télécommande de son opérateur.”

Retour du poste de guerre

A la base militaire, cette formation était supervisée par le lieutenant-colonel Constant, chef du bureau opérationnel-éducatif. Il n’est pas du tout surpris par le retour de la guerre des tranchées dans la guerre moderne. Au contraire, de son point de vue, c’est une nécessité. Le champ de bataille est le réflexe de base lorsqu’un soldat s’arrête”, explique-t-il. En février 2022, lorsque les Russes se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient pas soutenir une offensive et qu’ils devaient se défendre, ils se sont retranchés, se sont retranchés. Pendant la Première Guerre mondiale, les gens se demandaient déjà comment briser le front des tranchées. Celui qui trouvera un moyen d’y parvenir gagnera la guerre.

Vers l’Est, les yeux du quartier général de l’OTAN suivent de près le retour et le développement de ces techniques de combat déployées en Ukraine. Cette guerre de position, associée aux nouvelles armes, augmente la sévérité des conditions de combat pour les soldats. Les souvenirs sont encore marqués par l’image de ces longues journées, aux conditions insalubres et insalubres, où l’infanterie était épuisée par des combats statiques et interminables. Fatigue et faim mêlées à des conditions sanitaires gênées par la boue, les rats et les maladies.

Le retour de la guerre des tranchées est l’un des sujets de discussion actuels à Cinco. “Aujourd’hui, nous découvrons des dossiers de deux guerres mondiales – dit le lieutenant-colonel Maxim, appuyé sur le comptoir des toilettes du centre opérationnel de Cincu – c’est une capacité que nous n’avons pas abandonnée. Je n’en avais tout simplement pas besoin jusqu’à présent. »

En effet, la plupart des guerres qui suivirent furent caractérisées par la mobilité. Quiconque pensait que 1939 serait une nouvelle guerre de tranchées allait être surpris. « En 1944, la libération s’est faite en quelques semaines, avec une armée très rapide et mobile », explique le lieutenant-colonel entre deux tasses de café.

S’ensuivent des guerres postcoloniales, marquées par la mobilité des luttes antiterroristes. “Pendant la guerre d’Indochine, nous sommes revenus à une guerre de tranchées gelée. Puis, dans les années 1990, l’armée française est passée à un mode de combat expéditionnaire, en Afrique et au Moyen-Orient, avec beaucoup de combats urbains et peu d’artillerie, donc on n’a pas eu besoin de tranchées. »

Mais depuis 2022, la guerre en Ukraine a changé la donne. Nous revenons désormais à une bataille symétrique, force contre force, avec deux armées face à face”, analyse l’officier Maxim.

“Nous sommes de retour dans les tranchées car il y a de l’artillerie. Et pour se protéger, il n’y a pas mille solutions : mieux vaut s’enterrer”, estime l’officier français.

Les conflits modernes prouvent que les réseaux souterrains sont invincibles en matière de défense. Les tunnels construits par des groupes armés palestiniens dans la bande de Gaza pour contrer les roquettes israéliennes dans les années 2000 prouvent encore leur efficacité. En octobre 2023, l’armée israélienne, ralentie par 1 300 à 1 400 tunnels s’étendant sur environ 500 kilomètres, était également incapable de percer les failles de ces réseaux.

Back to blog

Leave a comment

Please note, comments need to be approved before they are published.